Tribunal des droits de la personne

Plaignant
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Plaignant

Je suis... le plaignant

Je vous serrerais bien la main, mais vous la trouveriez un peu moite... je suis nerveux! J’espère être capable de témoigner avec calme et cohérence. Même si les évènements qui m’amènent ici datent de plus de deux ans, j’ai encore un peu peur de me laisser emporter.

Imaginez. Je croyais avoir trouvé un logement parfait pour ma famille: grand, lumineux, tout près d’un parc, d’une garderie et d’une école. Le prix du loyer me convenait et le propriétaire, monsieur Martineau, était fort sympathique, de même que madame Gagné, la concierge. Monsieur Martineau s’est montré très coopératif lorsque je lui ai fait remarquer qu’un des châssis arrière avait besoin de réparations; il m’a proposé de revenir pour une autre visite après qu’il l’ait fait réparer. Il m’a serré la main et m’a dit de ne pas m’inquiéter de la compétition : je semblais « le candidat idéal ».

Quand je suis revenu, j’ai emmené ma conjointe et mes deux petits mousses, Maxime et Thomas, cinq et trois ans. Monsieur Martineau a eu l’air surpris. Les garçons étaient très excités de leur visite et couraient partout; leur mère me regardait avec des beaux yeux brillants. Elle aimait beaucoup l’appartement. Madame Gagné, toujours présente, nous a fait la conversation, mais le propriétaire était moins communicatif que lors de notre première rencontre. Il m’a montré les nouvelles fenêtres tout en jetant un coup d’œil de temps en temps aux garçons, qui s’amusaient à ouvrir toutes les portes.

Quand j’ai déclaré que j’étais prêt à signer le bail, monsieur Martineau a marmonné quelque chose au sujet d’une période d’attente et a parlé d’autres visites. La semaine d’après, au téléphone, il a fini par me dire qu’il avait décidé de louer à une autre personne. J’étais très déçu. Et ma famille et moi avons dû décider de rester un an de plus dans notre logement déjà trop petit pour quatre. J’étais très fâché. Cet homme ne m’a jamais dit que c’était à cause des enfants qu’il avait décidé de louer à quelqu’un d’autre. Mais j’ai bien vu, lors de ma seconde visite, que leur présence le chicotait. Je trouvais son comportement injuste et je ne savais pas quoi faire.

C’est une de mes collègues qui m’a parlé de la Commission des droits de la personne et des droits de la jeunesse. Elle m’a expliqué que la discrimination ce n’est pas seulement le racisme et le sexisme. On peut aussi discriminer sur la base de l’état civil... et cela inclut le fait d’avoir des enfants. J’étais réticent à entamer un recours. Finalement, je me suis dit que plusieurs autres personnes devaient vivre ce genre de situation et qu’il était temps que ça cesse. J’ai déposé une plainte écrite à la Commission. Quelque temps après, un enquêteur m’a téléphoné dans le but de me rencontrer. Nous avons parlé de l’incident.

Ensuite, je n’ai plus eu de nouvelles pour quelque temps. Finalement, une avocate m’a téléphoné. Elle m’a demandé si j’étais intéressé par une séance de médiation avec M. Martineau pour qu’on puisse se parler, essayer de s’entendre. À ce moment là, je faisais des pieds et des mains pour dénicher un nouvel appartement parce que Julie était enceinte de Nicolas. (Eh oui! Un autre garçon! Et ce sera normal qu’il coure partout!) Je n’avais pas la tête à ça, j’ai donc décliné l’invitation.

Par la suite, j’ai rencontré l’avocate de la Commission. Elle m’a expliqué que la Commission avait décidé de « prendre fait et cause » pour moi, c’est à dire de poursuivre monsieur Martineau en mon nom. Je lui ai demandé ses honoraires, mais à mon grand soulagement, elle a répondu qu’elle était une employée rémunérée par la Commission. Elle m’a expliqué les différentes étapes des procédures et nous nous sommes rencontrés pour discuter de l’affaire.

Et voilà, aujourd’hui c’est la première fois que je revoie monsieur Martineau depuis les évènements. Il a l’air vieilli et il me fait un peu pitié. Mais quand je pense à la façon dont ma famille a été privée injustement de ce logement, je ne peux pas m’empêcher de lui en vouloir encore. Madame Gagné est là pour témoigner. Je ne sais pas si ce qu’elle va dire va contredire ou confirmer mes arguments. La juge s’est présentée et a expliqué son rôle et celui de ses assesseurs avec beaucoup de gentillesse. Probablement qu’elle est habituée à traiter avec des gens très nerveux! J’ai également été surpris de voir à quel point les avocats étaient polis et respectueux entre eux. Je me demande bien comment ils font. J’aimerais bien pouvoir rester calme comme cela en attendant de voir si justice sera faite!
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